Enseignant. Ministre. Du pareil au même !

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J’ai toujours cru que l’union faisait la force. Pas nécessairement dans le sens de faire résistance en bloc. Je parle plutôt de l’union des enseignants, celle qui fait de son collègue un meilleur professionnel et celle qui nous permet, collectivement, de s’élever grâce à l’émulation. Celle qui implique qu’ensemble on repousse les limites pour faire évoluer la profession enseignante et l’éducation au grand complet. Je crois au partage des expertises et de l’expérience. Je crois à la libre-circulation des idées.

Cela dit, je n’ai pas vu le ministre de l’Éducation du Québec à Tout le monde en parle. Je n’écoute pas vraiment la télé. Je n’ai pas pris la peine à regarder son entrevue non plus sur Internet. Parait-il que le ministre y affirmait consulter les enseignants sur le terrain et, aussitôt, la mascarade a débuté. Mon compte Facebook a été dès lors assailli par la médisance de quelques centaines enseignants frustrés :

« À qui parle-t-il ? Pas à moi en tout cas! »

Et le bal partit…

« À moi non plus ! »

« Ouin, moi non plus… »

(Je vous épargne les autres commentaires recelant des quolibets peu éloquents)

Quelques éclairés ont bien tenté de ramener de l’ordre sur le forum quand même suivi par près de 18 000 membres, mais ils ont été rabroués par une masse de fielleux remplis de hargne.

Mon but n’est pas de faire le procès de personne. Cependant, considérons ce qui suit et qui pourrait faire de nous une profession mieux soudée :

  1. Cela fait deux fois que j’assiste à un congrès sur le leadership en éducation en Alberta. Les deux fois, le ministre de l’Éducation albertain y a été invité et il y a livré un discours. Dans les deux cas, il a été présenté par le président de l’Alberta Teachers’ Association (ATA). L’an dernier, à sa première année dans ses nouvelles fonctions, il a été ovationné. Vous avez bien lu : un ministre de l’éducation ovationné par des enseignants, des directeurs, des conseillers pédagogiques de sa province. Cette année, il n’y a pas eu d’ovation, mais je me souviens très bien d’avoir entendu le président syndical présenter son ministre comme étant « mon bon ami » avant de lui céder le micro et avoir vu une franche poignée de main. Les deux hommes se vouaient une admiration réciproque. En Alberta, il y a un seul syndicat qui est aussi un ordre professionnel pour les enseignants (oui, les deux à la fois). Le président de l’ATA est une personne puissante et influente. Tout cela pour dire qu’on ne verrait jamais cela au Québec. Pourquoi ? Parce que la ligne de partie ne s’établit pas en fonction de l’équilibre entre ce qui est mieux pour l’élève et pour les professionnels qui les encadrent.
  1. Les enseignants qui se plaignent de ne pas être écoutés semblent oublier qu’ils sont eux-mêmes dans une position d’autorité. Ils prennent constamment des décisions qui ont des effets sur des enfants, leurs parents et des familles. Le pouvoir d’un enseignant sur la vie d’autrui est immense. Comment peuvent-ils ne pas comprendre l’immensité de cette même responsabilité qui pèse sur les épaules du ministre ?
  1. Cessons de jouer à la victime. On s’humilie soi-même ! Est-ce que se plaindre de son triste sort aidera à faire reconnaitre la pratique professionnelle ? On se nuit mutuellement. L’image que nous projetons à la population nous concernant est carrément gênante à cet égard.
  1. Nous critiquons constamment les gouvernements qui se succèdent, lesquels ne sont jamais à la hauteur de nos attentes. Et si nous nous rangions derrière le ministre ? Et si on s’élevait au-delà du discours politique ? Ne critiquons-nous pas quand le politique ou l’économique prend le dessus sur l’éducation ? Et que faisons-nous ici ? Nous politisons un débat. Bref, nous faisons exactement ce que nous reprochons à nos élus. On a le gouvernement que l’on mérite, celui que nous élisons. Un soutien à un ministre de l’Éducation, quel qu’il soit, est un soutien à l’éducation. Ce soutien donne les coudées franches à ce dernier pour aller revendiquer des fonds au Conseil des ministres. Ce n’est donc pas avec un cynisme aussi acrimonieux qu’on réussira à mettre l’éducation à l’avant-plan des orientations gouvernementales ! Le rapport de force existe parce qu’on l’alimente. Point.
  1. Cessons de chialer que « le gouvernement n’écoute pas les enseignants ». On l’a entendu à la suite de l’implantation de la réforme il y a plus de quinze ans et on l’entend encore fréquemment en ces temps d’austérité budgétaire. Ça veut dire quoi « écouter les profs » ? Parlent-ils d’une seule et unique voix ? Non. Quels sont les conseils qui sont donnés au ministre ? Mettez-vous à sa place : vous allez dans les écoles, vous rencontrez le personnel scolaire de chacune des écoles visitées. Et ensuite ? Vous tracez une ligne de ce qui est commun dans les discours et dans ce que vous avez constaté de visu. Or, l’école n’est pas que l’apanage des enseignants. C’est une institution sociale et culturelle. Il y a d’autres acteurs aussi qui y gravitent sans nécessairement en être des experts en pédagogie ! L’école doit être à l’image de sa communauté. Cessons de prétendre que seuls les enseignants (ou les directeurs par la même occasion) détiennent le monopole de la vérité. De plus, le personnel scolaire sait mieux que quiconque que ce qui est bien pour un élève n’est pas toujours ce qui est exigé par ce dernier ou par ses parents ! Ce qui est le mieux pour l’éducation n’est pas nécessairement ce qui est prôné par les enseignants. Le discours du « écoutez-nous, on a raison » est totalement condescendant.
  1. Quel exemple donnons-nous à nos élèves ? Ne leur enseignons-nous pas à dépersonnaliser les débats et à faire preuve d’objectivité, eux qui sont des réelles boules d’émotions sur deux pattes. Combien de fois entendons-nous que « le prof ne m’aime pas », « le prof m’ignore » ou « le prof a ses préférés ». Et cela est vrai ? Non. Pourquoi utiliser nous-mêmes une rhétorique similaire ? De plus, serions-nous fiers de faire lire ces centaines de commentaires à nos élèves ? Que penseraient-ils s’ils vous lisaient en train de vilipender votre patron de la sorte ? Que penseraient-ils de vous s’ils constataient que vous agissez contrairement à ce que vous prêchez en classe ? Accepteriez-vous que vos élèves écrivent de tels commentaires à votre égard dans un groupe Facebook ? Vous êtes un personnage public vous aussi et, je vous le rappelle, on vous juge et on se méfie de vous aussi, et ce, bien souvent sans raison. Nous sommes tous dans le même bateau. Aussi bien ramer ensemble, dans la même direction…

Les communautés d’apprentissages en ligne sont pertinentes et incontournables. Nous l’avons vu, elles ont également leurs torts et leurs travers. Quand je lis qu’ils doivent être « Un lieu de discussion et de partage au sujet de l’enseignement et de l’apprentissage », je me dis qu’on vient de manquer à cette visée.

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